LE CHEVAL ET L'ANE
En
ce monde il se faut l'un l'autre secourir.
Si ton voisin vient
à mourir,
C'est sur toi que le
fardeau tombe.
Un Ane accompagnait
un Cheval peu courtois,
Celui-ci ne portant
que son simple harnois,
Et le pauvre Baudet
si chargé qu'il succombe.
Il pria le Cheval de
l'aider quelque peu :
Autrement il mourrait
devant qu'être à la ville.
La prière, dit-il,
n'en est pas incivile :
Moitié de ce fardeau
ne vous sera que jeu.
Le Cheval refusa, fit
une pétarade :
Tant qu'il vit sous
le faix mourir son camarade,
Et reconnut qu'il
avait tort.
Du Baudet, en cette
aventure,
On lui fit porter la
voiture,
Et la peau par-dessus
encor. |
LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE
RENARD PAR-DEVANT LE SINGE
Un
Loup disait que l'on l'avait volé :
Un Renard, son
voisin, d'assez mauvaise vie,
Pour ce prétendu vol
par lui fut appelé.
Devant le Singe il
fut plaidé,
Non point par
Avocats, mais par chaque Partie.
Thémis n'avait point
travaillé,
De mémoire de Singe, à fait plus embrouillé.
Le Magistrat suait en
son lit de Justice.
Après qu'on eut bien
contesté,
Répliqué, crié,
tempêté,
Le Juge, instruit de
leur malice,
Leur dit: Je vous
connais de longtemps, mes amis;
Et tous deux vous
paierez l'amende :
Car toi, Loup, tu te
plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris;
Et toi, Renard, as
pris ce que l'on te demande.
Le Juge prétendait qu'à tort et à travers
On ne saurait manquer
condamnant un pervers.
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LA CIGALE ET LA FOURMI
La
Cigale, ayant chanté Tout l'Été,
Se trouva fort
dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit
morceau
De mouche ou de
vermisseau.
Elle alla crier
famine
Chez la Fourmi sa
voisine,
La priant de lui
prêter
Quelque grain pour
subsister
Jusqu'à la saison
nouvelle.
Je vous paierai, lui
dit-elle,
Avant l'Oût, foi
d'animal,
Intérêt et
principal.
La Fourmi n'est pas
prêteuse;
C'est là son moindre
défaut.
« Que faisiez-vous
au temps chaud?
Dit-elle à cette
emprunteuse.
- Nuit et jour à
tout venant
Je chantais, ne vous
déplaise.
- Vous chantiez? J'en
suis fort aise.
Eh bien! Dansez
maintenant. » |
LE LABOUREUR ET SES ENFANTS
Travaillez,
prenez de la peine :
C'est le fonds qui
manque le moins.
Un riche Laboureur,
sentant sa mort prochaine.
Fit venir ses
enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur
dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé
nos parents.
Un trésor est caché
dedans.
Je ne sais pas
l'endroit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver,
vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ
dès qu'on aura fait l'Oût.
Creusez, fouillez,
bêchez; ne laissez nulle place
Où la main ne passe
et repasse.
Le père mort, les
fils vous retournent le champ
Deçà, delà,
partout; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta
davantage.
D'argent, point de
caché.
Mais le père fut
sage,
De leur montrer avant
sa mort
Que le travail est un
trésor.
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LES MEMBRES ET L'ESTOMAC
Je devais par la Royauté
Avoir commencé mon Ouvrage.
A la voir d'un certain côté,
Messer Gaster en est
l'image.
S'il a quelque
besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour
lui les membres se lassant,
Chacun d'eux résolut
de vivre en Gentilhomme,
Sans rien faire,
alléguant l'exemple de Gaster.
Il faudrait,
disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air.
Nous suons, nous
peinons, comme bêtes de somme.
Et pour qui? Pour lui
seul; nous n'en profitons pas :
Notre soin n'aboutit
qu'à fournir ses repas.
Chommons, c'est un
métier qu'il veut nous faire apprendre.
Ainsi dit, ainsi
fait, Les mains cessent de prendre,
Les bras d'agir, les
jambes de marcher.
Tous dirent à Gaster
qu'il en allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt les pauvres
gens tombèrent en langueur;
Il ne se forma plus
de nouveau sang au cur :
Chaque membre en
souffrit, les forces se perdirent.
Par ce moyen, les
mutins virent
Que celui qu'ils
croyaient oisif et paresseux,
A l'intérêt commun
contribuait plus qu'eux.
Ceci peut s'appliquer à la grandeur Royale.
Elle reçoit et
donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour
elle, et réciproquement
Tout tire d'elle
l'aliment.
Elle fait subsister
l'artisan de ses peines,
Enrichit le Marchand,
gage le Magistrat,
Maintient le
Laboureur, donne paie au soldat,
Distribue en cent
lieux ses grâces souveraines,
Entretient seule tout
l'état.
Ménénius le sut
bien dire.
La Commune s'allait
séparer du Sénat.
Les mécontents disaient qu'il avait tout l'Empire,
Le pouvoir, les
trésors, l'honneur, la dignité;
Au lieu que tout le
mal était de leur côté,
Les tributs, les
impôts, les fatigues de guerre.
Le peuple hors des
murs était déjà posté,
La plupart s'en
allaient chercher une autre terre,
Quand Ménénius leur
fit voir
Qu'ils étaient aux
membres semblables,
Et par cet apologue,
insigne entre les Fables,
Les ramena dans leur
devoir.
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